70 élèves : 2 classes de terminale générale accompagnées par un professeur d’anglais et une professeure de français
C’est avec enthousiasme que la journaliste Rokhaya Diallo est revenue dans son ancien établissement, le lycée Jacques Brel à La Courneuve. Elle a redécouvert les lieux de son adolescence avec émotion, accueillie chaleureusement par le proviseur et l’équipe de professeurs ayant préparé la rencontre avec leurs élèves.
Rokhaya Diallo a commencé la discussion avec les lycéens en leur présentant son parcours unique. Après son baccalauréat, elle a fait 4 ans d’études de droit. Elle a poursuivi une année en école de commerce avant d’effectuer un master en production audiovisuelle à la Sorbonne, puis de décrocher un poste à Disney. Les élèves lui ont ainsi demandé si elle avait toujours été militante. Elle a répondu que, bien que son engagement politique n’était pas aussi prononcé, elle a toujours été sensible aux injustices car elle les a vécues, grandissant avec un sentiment d’invisibilité. Le tournant s’est fait lors des émeutes de 2005 et leur traitement médiatique, la poussant à fonder l’association antiraciste Les Indivisibles dont le nom est tiré du principe constitutionnel. Son engagement associatif a été le premier pas vers sa carrière de journaliste.
« Avec mon association les indivisibles, j’ai commencé à avoir un peu de visibilité car je proposais des tribunes dans les journaux. J’ai été invitée à débattre de l’actualité à la télé, sur Canal +, et il y avait une cellule repérage. C’est comme ça que j’ai été recrutée comme chroniqueuse. Pour moi, c’était une activité temporaire mais c’est comme ça que je suis devenue journaliste. »
Les lycéens lui ont posé de nombreuses questions autour de ses combats féministes et antiracistes. L’un d’eux lui a demandé si elle se sentait plus féministe ou antiraciste. Elle l’a interpellé en lui demandant si, selon lui, elle était plus femme ou noire. Par cela, elle a pu leur expliquer le concept d’intersectionnalité des luttes. En effet, les femmes noires et musulmanes comme Rokhaya Diallo peuvent subir plusieurs formes de discrimination simultanées, venant de différents groupes d’individus. Elle a parlé d’afroféminisme et de féminisme musulman pour étayer son propos et a expliqué qu’il fallait penser la justice sociale dans son ensemble puis adapter sa sensibilité aux contextes.
Ils lui ont ensuite demandé si elle ressentait une différence de racisme entre la France et les Etats-Unis, où elle travaille actuellement. Selon elle, le racisme s’y exprime de manière différente, du fait de l’histoire de chaque pays. Dans l’ensemble, des changements positifs sont remarqués mais le discours public est de plus en plus violent envers les minorités. Son rapport aux critiques a aussi changé avec le temps et son statut.
« Depuis que j’ai gagné en visibilité, j’en reçois plus car je suis plus exposée. Avant, je n’avais pas conscience du niveau de racisme. Plus on monte dans l’échelle sociale, plus on entend des choses qu’on n’entendrait pas car on est considérés “pas à notre place”. »
Les lycéens l’ont ensuite questionnée sur ses différentes casquettes professionnelles : journaliste, chroniqueuse, autrice, réalisatrice de documentaires, animatrice de podcast, chercheuse à l’université, ainsi que sur ses motivations. Pour Rokhaya Diallo, ce qui réunit l’essentiel de ses missions est l’écriture et son expression sur différentes plateformes, notamment sa mise en image à travers la forme du documentaire.
« J’adore les documentaires car ça me permet d’aller à la rencontre de personnes qui me confient une part de leur vie. Une fois que le film existe, il circule partout. »
Quelles sont ses figures d’inspiration ? Elle a d’abord cité la force de ses parents au cours de leur parcours d’immigration, mais aussi la militante afro-américaine Angela Davis et l’ancienne ministre Christiane Taubira pour leur engagement. À propos de son métier de journaliste, elle a expliqué aux élèves de terminale la différence entre les reporters qui documentent l’actualité sans être partisans et les éditorialistes qui commentent l’actualité en fonction d’un point de vue connu. Elle a affirmé faire partie de la deuxième catégorie.
« En tant que journaliste, ce que j’essaye de faire, c’est défendre mon point de vue de manière honnête, mais je ne suis pas objective. »
En ce sens, elle aime le débat dans la mesure où les sujets sont passionnants et permettent une forme de joute verbale mais ça lui est arrivé de refuser certains échanges en fonction des circonstances.
Enfin, Rokhaya Diallo a pu aborder son rapport à la banlieue au cœur de son travail, car elle y a beaucoup tourné. Elle a incité les jeunes à s’engager pour créer une information qui soit produite depuis la banlieue afin de contrer les clichés qui persistent depuis son époque.
« S’il y a quelque chose que je veux montrer, c’est que, quand on me ressemble, qu’on vient de La Courneuve, c’est possible. Je suis fière quand les gens se reconnaissent dans ce que je dis et de pouvoir être moi-même dans un espace où l’on est peu visible. Ce n’est pas facile mais je veux montrer qu’on peut se projeter dans tous les métiers qui existent. »
Comme point final à cette riche discussion, Rokhaya Diallo a donné quelques conseils aux élèves : faire preuve d’esprit critique face à l’information, vérifier ses sources et s’ancrer statistiquement pour étayer ses arguments.