1 classe de première accompagnée par 1 professeure documentaliste et 1 professeure d’histoire-géographie
Lundi 12 janvier, la lauréate du prix Albert-Londres, Lorraine de Foucher, est revenue à son tour dans son ancien établissement scolaire, le lycée Carnot à Paris. Avant la rencontre, la journaliste a pris le temps de se replonger dans ses souvenirs d’adolescente en faisant un tour dans la cour de récréation, puis en partageant un déjeuner à la cantine avec l’équipe pédagogique.
Elle a ensuite rejoint une classe de première qui avait travaillé sur plusieurs de ses articles publiés dans Le Monde, consacrés aux violences masculines. Lorraine de Foucher a ouvert la discussion en expliquant qu’elle n’avait pas toujours envisagé de devenir journaliste. En classe de seconde, ses résultats scolaires étaient, selon ses souvenirs, assez moyens. Elle avait alors choisi une première scientifique, avec l’idée de faire un métier utile pour la société : « je pensais alors à faire médecine ». Cette orientation s’était toutefois révélée complexe : « Ça ne s’est pas du tout bien passé, j’avais beaucoup de mal en sciences, c’était une période compliquée. J’avais l’impression de jouer le reste de ma vie et, à cette époque, j’aurais aimé qu’on me dise que mes choix n’étaient pas définitifs. »
Grâce au soutien d’une professeure, elle s’est réorientée en section littéraire. Après l’obtention du baccalauréat, elle a intégré Sciences Po Lille, avant de poursuivre par un master en journalisme, construisant peu à peu son chemin professionnel.
L’échange s’est poursuivi avec une question d’un lycéen sur son style d’écriture, perçu comme singulier et différent de celui habituellement associé aux articles du Monde. Lorraine de Foucher a expliqué : « J’ai commencé par le documentaire, j’ai donc une culture très visuelle. J’aime que, en lisant, les lecteurs puissent s’imaginer. » Un parcours atypique, alors que nombre de journalistes du quotidien y ont fait l’essentiel de leur carrière.
La discussion s’est ensuite naturellement orientée vers sa spécialisation dans les violences masculines. La journaliste a raconté avoir ressenti, dès l’enfance, des différences entre l’éducation qui lui était destinée et celle des garçons. Pourtant, au cours de ses études, elle n’a jamais été réellement sensibilisée aux questions féministes. Le sujet s’est imposé plus tard, au début de sa carrière, lors d’un travail sur la « taxe rose », désignant le surcoût appliqué à de nombreux produits destinés aux femmes.
« Toute cette frustration que je ressentais depuis l’enfance, en voyant concrètement à quel point le patriarcat était présent dans tous les pans de la société, s’est transformée en colère et en une réelle prise de conscience. Je me suis mise à énormément lire sur le sujet, à réfléchir et à écrire. »
Elle a alors commencé à se spécialiser sur ces questions peu avant le mouvement #MeToo, et, au fil du temps, ses articles ont trouvé un écho croissant auprès du public.
Dans son travail, la notion de socialisation occupe une place importante. Interrogée par un élève, Lorraine de Foucher a pris le temps d’en donner une définition : il s’agit de l’ensemble des apprentissages transmis dès l’enfance, qui façonnent les comportements et les manières d’être. Elle a expliqué que, dès le plus jeune âge, filles et garçons étaient encouragés différemment à exprimer leurs émotions. Les garçons étaient davantage incités à une gestion dite hétéro-agressive, utilisant leur entourage pour extérioriser leurs émotions, tandis que les filles avaient plus souvent tendance à retourner cette violence contre elles-mêmes. Elle a ainsi rappelé qu’il était faux d’affirmer que les hommes seraient violents par nature : une telle lecture relèverait d’une approche essentialiste, alors que ces comportements sont avant tout le produit d’une construction sociale.
Questionnée sur les moyens de se libérer de ces schémas, la journaliste a répondu avec conviction :
« Le savoir libère. Au niveau individuel, il faut lire, écouter des podcasts, en parler entre vous. Au niveau collectif, il y a aussi le militantisme et la politique. » Elle a également insisté sur le rôle que pouvaient jouer les amitiés masculines, dès le lycée, en encourageant les jeunes à oser reprendre ou échanger avec un ami lorsqu’il tient des propos sexistes.
La rencontre a ensuite donné lieu à un échange nourri autour des relations amoureuses, des différentes formes de violences pouvant s’y installer sans nécessairement être physiques, ainsi que des notions de contrôle coercitif et de consentement.
Dans la continuité des échanges, Lorraine de Foucher en est venue à évoquer un sujet qu’elle traite quotidiennement dans le cadre de son travail : les féminicides. En répondant aux questions des lycéens, elle a expliqué qu’il s’agissait d’une dimension particulièrement difficile de son métier :
« L’intérêt de mon travail est de montrer que les féminicides ne sont pas de simples faits divers, mais qu’ils disent quelque chose de notre société. Ce qui est difficile avec la violence, c’est qu’on ne la comprend pas, elle ne fait pas sens. Le journalisme permet de faire baisser la charge émotionnelle de l’effroi et de mettre en lumière les mécanismes qui y mènent. »
Elle a également détaillé son processus d’écriture. Pendant une dizaine d’années, elle a été pigiste, c’est-à-dire rémunérée à l’article, un statut qui rend le quotidien précaire. Depuis cinq ans, elle est salariée au Monde, ce qui lui offre davantage de liberté dans le choix de ses sujets. Pour écrire, elle a besoin de tout ranger autour d’elle, ce qui l’aide à la réflexion. Elle cherche une phrase d’accroche, étape qu’elle considère comme la plus délicate. Elle rédige ensuite un premier jet d’un seul tenant, avant de le retravailler.
En parallèle, Lorraine de Foucher a expliqué continuer à réaliser des documentaires, une pratique très différente par son caractère collectif. « Avec le documentaire, et plus largement avec l’image, c’est un autre moyen de transmettre des émotions et de toucher différents publics, ce qui me plaît beaucoup. »
En évoquant ses différentes pratiques, elle a souhaité adresser quelques conseils d’orientation aux premières :
« Avec Parcoursup, vos professeurs et votre entourage font appel à votre rationalité, pour élaborer des stratégies. Mais il est aussi important d’écouter ce que vous ressentez, ce qui se passe dans votre corps quand vous vous projetez. Vous êtes des personnes : les émotions sont un endroit intéressant pour choisir. Au fond, vous savez ce qui est bon pour vous. »
Pour conclure cet échange, une élève lui a demandé si elle avait pu mesurer l’impact concret de son travail auprès des victimes. Lorraine de Foucher s’est alors souvenue de son article consacré à l’affaire Judith Godrèche, et de l’effet libérateur qu’avait eu cette prise de parole : la possibilité offerte à d’autres victimes de s’exprimer à leur tour, et, parfois, de voir leur vie profondément évoluer.